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L’Europe Centrale est-elle toujours Multiculturelle? 

La première guerre mondiale a vu la fin des grands empires multinationaux que furent l’Autriche-Hongrie, la Russie tsariste et l’Empire ottoman. Après la seconde guerre mondiale, dans un contexte de décolonisation, un modèle libéral de sociétés multiculturelles s’est établi en Europe occidentale, parallèlement à la construction européenne. Pendant cette période, l’Europe de l’Est vivait encore dans des sociétés fermées qui avait été rendues, pour la plupart, ethniquement homogènes par le nazisme d’abord avec l’élimination des juifs, des roms, et par l’ingénierie identitaire mise en place par les Soviétiques après la guerre. Longtemps le multiculturalisme a été vu en Europe occidentale comme le fondement d’une unité politique tenant compte de la diversité culturelle, politique et juridique qui caractérise l’Union européenne. Il était combattu presque exclusivement en Europe occidentale par des partis minoritaires d’extrême droite nationaliste.

Après l’écroulement des régimes communistes en Pologne, Hongrie, Tchéquie et Slovaquie, les nouveaux gouvernements des ces pays, souvent composés d’anciens opposants au régime, sont confrontés à l’intégration des minorités nationales qui représente un préalable à leur adhésion à l’UE. Dans le cadre de la démocratisation, ces populations acquièrent, avec les droits politiques, des droits culturels et linguistiques en parallèle. Certains pays feront même de leur politique d’intégration une véritable vitrine démocratique, et on pouvait alors espérer les voir adopter un multiculturalisme à l’occidentale.

Selon Zbigniew Truchlewski, le nationalisme slave renvoie à des tentations d’une identité nationale indépendante de l’identité multinationale établie par les empires russe, turc, allemand et austro-hongrois. Les espoirs déçus placés dans l’adhésion à l’Union européenne, le sentiment d’injustice né de la crise financière de 2009-2010 sur leurs économies nationales et, plus récemment la crainte de voir leur culture menacée par l’arrivée de migrants, ont renforcé dans l’opinion publique des sentiments nationalistes et la peur d’être à nouveau relégué en périphérie d’un centre concrétisé par « Bruxelles ». Des partis ultra-conservateurs comme le FIDESZ-MPSz en 2010 en Hongrie, et du PiS en Pologne en 2015 poussent le groupe de Višegrad vers l’euroscepticisme. Alors que ces pays avaient accueilli de nombreux réfugiés fuyant la guerre en ex-Yougoslavie, ils s’opposent à l’accueil de populations musulmanes. Soutenus par de larges parties de leur opinion publique, ils rejettent fermement la proposition de répartition obligatoire des réfugiés au sein des pays membres de l’UE. Cette méfiance pour le modèle occidental d’une société multiculturelle a encore trouvé une nouvelle justification dans les attentats de Bruxelles et Paris qui ont renforcé leur opposition à l’accueil de populations musulmanes qu’ils considèrent comme une force déstabilisatrice pour des sociétés culturellement homogénéisées.

La Pologne, longtemps sous domination de la Russie, s’est distinguée par sa religion catholique au sein d’un empire à majorité orthodoxe puis sous domination soviétique prônant le matérialisme athée. Le catholicisme a été l’âme du patriotisme polonais et de la résistance au régime communiste. Il représente l’un des premiers pays d’Europe centrale et le plus peuplé à avoir adhéré à l’Otan (1999) et à la CE (2004). Le pays se perçoit depuis la seconde guerre mondiale comme un ensemble ethniquement homogène: les populations juives ont été exterminées par l’Allemagne nazie tandis que les populations allemandes ont été chassées en 1945 par l’armée soviétique de régions qu’ils occupaient depuis près de neuf siècles. Depuis la chute du régime communiste, la Pologne a connu l’alternance de coalitions menées successivement par d’anciens leaders du syndicat Solidarnosc, un parti de gauche né sur les ruines du parti communiste, de conservateurs nationaux-catholiques du PiS, et des libéraux de la Plateforme civique de Donald Tusk. Le retour au pouvoir des conservateurs du PiS en 2015 a vu le triomphe de l’euroscepticisme et la défense « des valeurs chrétiennes de la Pologne éternelle ». Le gouvernement, soutenu par une majorité de l’opinion publique, rejette le multiculturalisme occidental, la globalisation et l’accueil des réfugiés, qu’il voit comme une menace directe pour ses valeurs chrétienne et l’homogénéité de sa société.

Parmi les petits pays d’Europe orientale, l’Estonie (1’313’000 habitants) est un pays pluriethnique. En 1939, lors de l’invasion soviétique, le pays comptait une minorité de Russes ou descendants de Russes ainsi qu’une communauté juive qui sera décimée par les nazis et une communauté allemande qui sera déplacée ou chassée par les soviétiques.

L’annexion à l’Union soviétique entraîne une russification de la société estonienne et l’implantation d’ouvriers et dirigeants russes constituant en 1989 une importante minorité russophone. Après avoir retrouvé son indépendance en 1991 avec l’éclatement de l’URSS, le pays a proposé la nationalité estonienne aux membres de la minorité russe, mais très peu l’ont accepté. Peu à peu, cette communauté a fait ses bagages. Comme le souligne Jean-Pierre Minaudier, la nation estonienne s’est toujours définie comme une Kulturnation, c’est à dire comme une communauté linguistique et culturelle contrairement à d’autres pays occidentaux comme la France qui se considère comme une Nation politique. La langue estonienne, bien distincte du lituanien et du letton, lui confère une dimension culturelle et nationale marquée. Le multiculturalisme paraît donc bien en recul dans ce petit pays.

Appartenant à l’empire multiethnique des Habsbourg jusqu’en 1918, la Hongrie a payé un prix fort à sa participation à la première guerre mondiale dans le camp des vaincus : perte des deux tiers de son territoire, de son accès à la mer, de la moitié de ses grandes villes et de ses richesses minières et industrielles. À l’issue du traité de Trianon, la population Magyar (autre nom des Hongrois) a augmenté fortement dans le territoire encore sous contrôle de la Hongrie. Alliée de l’Allemagne en 1940-1945, elle est à nouveau punie, par l’URSS cette fois, et coupée de l’Occident dont elle avait été un des grands foyers culturels.

En 1990, sur une population totale de 10 millions d’habitants, la Hongrie comptait encore d’importantes minorités allemandes, slovaques, croates, slovènes, serbes, roumaines et tziganes. La réduction territoriale de la Hongrie pose aussi le problème des minorités hongroises hors du territoire national. L’article 6 de la constitution hongroise précise : « La république de Hongrie se considère responsable du sort des Hongrois vivant en dehors de ses frontières et favorise le maintien de leurs relations avec la Hongrie».
Lors de son entrée dans la Communauté européenne, la Hongrie est de ces pays multiethniques qui ont fait de leur politique des minorités une véritable vitrine démocratique, souhaitant notamment que les minorités ethniquement hongroises installées à l’étranger bénéficient des mêmes droits. Après deux décennies de jeu démocratique entre la gauche et la droite, le parti de Viktor Orban remporte en 2010 une écrasante victoire. Dès l’année suivante, la constitution est modifiée, instaurant un Etat fort. Avec les autres pays du groupe de Višegrad, la Hongrie a rejeté les quotas de migrants que l’ UE veut lui imposer.

Dans ces trois pays aux profils très différents, on peut voir la même tendance à rejeter le modèle occidental de multiculturalisme. Les longues périodes de séparation de l’Europe occidentale, le problème de leurs frontières mouvantes et les changements de souveraineté, ont façonné des réflexes de crainte pour tout ce qui peut menacer leur identité recouvrée. La crise des réfugiés en a été le révélateur au cours des dernières années.

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